Au 1er
janvier 1982, la loi sur le prix unique du livre, Loi Lang, rentre en
application. Après de longues et âpres batailles autour du mode de fixation du
prix du livre et par là même sur la structuration à venir des réseaux de vente
du livre, les promoteurs de cette loi, comme ceux qui les ont rejoint pensent,
dans leur grande majorité, que les librairies d’assortiment général,
indépendantes des grandes chaînes, vont connaître un avenir meilleur.
Certes, les deux
premières années de plein exercice de cette loi qui encadre le secteur laissent
apparaître une réelle reprise du courant d’affaires du livre en général et de
ce type de librairies d’assortiment général après les années noires qu’ont pu
constituer les périodes successives de guerre des prix (le
« discount ») dans le cadre du prix conseillé entre avril 1974 et
juin 1979, puis du prix « net », c'est-à-dire, entre juillet 1979 et
décembre 1981.
Tout en s’inscrivant à
l’intérieur de ce cadre législatif, l’économie du livre s’organise dans et avec
le marché. Le milieu des années quatre vingt n’est pas favorable au
développement de la vente des livres. Il devient donc aisé, pour certains
détracteurs de la Loi Lang, d’imputer à cette dernière les résultats médiocres
de l’activité du secteur du livre. La prestigieuse direction de la prévision au
Ministère de l’Économie produit ainsi en 1986
un rapport, réalisé par un économètre de renom, qui veut démontrer que les
effets de la mise en œuvre de la Loi Lang sont négatifs pour ce que l’on n’appelait
pas encore la chaîne du livre.
Des leaders de grandes
surfaces de distribution, comme le principal syndicat des libraires de l’époque,
relayent ce discours.
À l’occasion de l’alternance
que connaît la France en mars 1986, le nouveau ministre de la Culture s’interroge
sur le dispositif de prix unique. Il commande en 1987 un rapport à Patrice Cahart, Inspecteur général des Finances, pour faire un état
des lieux du secteur du livre en France et, en particulier, une analyse de l’impact
de la Loi Lang.
Au milieu de ces débats
politiques comme professionnels, plusieurs éditeurs s’interrogent ensemble sur
l’évolution des ventes de leurs fonds non pas seulement en valeur absolue, mais aussi et surtout en fonction des réseaux.
On se rappelle ainsi la
réflexion de Jérôme Lindon, alors Président des
Éditions de Minuit, sur l’analyse des ventes de l’ouvrage d’un jeune écrivain,
« La Salle de bains » de Jean-Philippe Toussaint. Cette analyse a
montré de façon extrêmement éclairante comment pendant les premières semaines
de vente, ce sont les librairies d'assortiment général qui assurent le
lancement de l’ouvrage avant que les grands médias ne se mettent à assurer la
promotion de ce livre, suivis ensuite par les grandes surfaces culturelles ou
non.
Ces éditeurs s’interrogent
également sur la faible « performance » de la vente du livre par
habitant dans les villes disposant d’un nombre restreint d’opérateurs comme Lille ou Lyon. Une analyse, réalisée auprès d’une
cinquantaine de villes en 1987, fait
alors apparaître une corrélation forte entre le
dynamisme du marché et la largeur de l’éventail des points de vente du livre,
tous réseaux confondus.
D’autres interrogations
se font jour encore. Mais aussi, et surtout, un constat : le
développement, voire la pérennité d’un réseau fort de librairies d’assortiment
général, indépendantes des grandes chaînes ne peut se faire que si celles-ci
disposent de capacités d’investissement significatives ; pourtant l’économie de
ces librairies ne permet pas de dégager des marges nettes suffisantes pour
permettre la réalisation de ces investissements.
Toutes ces
interrogations, ces constats, ils ne sont pas tous repris ici, conduisent à la
même conclusion : la Loi Lang est une condition nécessaire, mais elle n’est
pas une condition suffisante pour le maintien et le développement de ces
librairies qui constituent le passage indispensable pour favoriser la diffusion
de la création éditoriale.
Au début de l’été 1987,
quatre éditeurs, Gallimard, La Découverte, Le Seuil et Minuit, décident de
réfléchir ensemble aux dispositifs qu’ils pourraient mettre en place pour
tenter d’apporter à ces librairies les moyens de se développer et de conserver
leur indépendance.
Le hasard fait que le
rapport de Patrice Cahart, « Le livre français
a-t-il un avenir ? », est présenté en
janvier 1988. Tout en constituant un argumentaire solide en faveur du prix
unique du livre, il évoque la place de la librairie, présentée comme « le
maillon faible de la chaîne du livre ».
Au cours de cette
présentation, les détracteurs de la Loi, il en reste encore quelques uns à
cette date, comprennent que cette dernière est, pour un temps, consolidée. La
rencontre, à la fin de cette présentation, entre Walter Gerstgrasser,
fondateur et Président de France Loisirs et Jérôme Lindon
est étonnante et déterminante.
Elle conduit, en
particulier, Walter Gerstgrasser à proposer à Jérôme Lindon une aide financière substantielle pour conforter le
réseau de librairies dès lors que les modalités d’encadrement du secteur par le
prix unique du livre sont arrêtées et que l'action de France Loisirs se
voulait, selon lui, en complément de celle des librairies [il n'est pas inutile
de rappeler que France Loisirs n'était pas alors propriétaire de librairies].
Au cours de cette année
1988, les quatre maisons d’édition précédemment citées travaillent de concert
pour élaborer un projet juridique, financier, mais aussi technique et
politique, au sens des principes et conditions d’intervention, permettant la
mise en place d’une structure nouvelle en faveur des librairies assurant un
réel travail de diffusion de la création éditoriale.
De là naît le terme de
librairie de création, puis le sigle ADELC, Association pour le Développement
de la Librairie de Création. Les statuts de cette association à but non
lucratif, de type Loi 1901, sont déposés à Paris en décembre 1988.
Très vite, France
Loisirs rejoint l’Association et apporte un soutien financier très important et
déterminant, ainsi que la Direction du Livre et de la Lecture. Dans les mois
qui suivent, une vingtaine d’éditeurs adhérent à l’ADELC
et acquittent, comme le prévoient les statuts, une cotisation annuelle
correspondant à 0,15 % de leur chiffre d’affaires.
Depuis son origine, l’ADELC organise son travail de façon ouverte. Cela veut
dire, en premier lieu, que ses interventions financières ne sont pas
déterminées par l’intérêt de ses éditeurs adhérents. L’appui qui est apporté à
ces librairies de création (le terme, en soi, ne saurait constituer un label),
profite à l’ensemble de la création éditoriale et
non aux publications des seuls membres de l’ADELC.
En second lieu, l’ADELC oriente ses interventions vers des librairies de
nature généraliste, en d’autres termes, vers des librairies qui ne s’inscrivent
pas obligatoirement dans un schéma de type « élitiste ». L’économie du livre est dans le marché. La
professionnalisation, le développement de la surface de vente, celui des fonds,
la transmission mais aussi la création de nouvelles librairies, sont les
principaux axes d’intervention de l’ADELC.
Aux côtés du Conseil d’administration
de l’ADELC, le Comité d’engagement, composé pour l’essentiel
des directeurs commerciaux, des éditeurs membres du Conseil et d’un
représentant du ministère de la Culture, étudie les dossiers de demande de
soutien des librairies qui ont été au préalable instruites par le délégué
général.
La Charte du Comité d’engagement
de l’ADELC [voir rubrique Charte sur ce site] stipule
que les librairies aidées sont « celles qui concourent autant au maintien
des fonds éditoriaux qu’à la défense de l’édition de création ouverte à tous
les publics ».
Le mode d’intervention
principal est l’apport en comptes courants d’associés remboursables. L’ADELC se porte acquéreur d’au moins (et, dans la plupart des
cas, au plus) 5 % et verse en compte courant, non rémunéré, le reste de la
somme attribuée.
La subvention, par
essence non remboursable, est un moyen pour l’ADELC,
d’apporter son concours à des librairies qui ne sont pas constituées en sociétés et dans lesquelles il ne peut donc y avoir
acquisition de parts sociales et apport en compte courant.
Les projets de création
ou de rachat, voire de développement de librairies présentées par une personne
ne disposant pas d’expérience de libraire, peuvent faire l’objet d’un
accompagnement du futur libraire par un libraire conseiller dont la prestation
est rémunérée par l’ADELC.
De nombreux dossiers de
demandes d’aides sont étudiés par l’ADELC en même
temps que par d’autres structures de soutien comme le CNL ou les DRAC. Il
s'agit de mutualiser au plus, et au mieux, les différents types de soutien
existants.
Il est important de
rappeler que l’intervention de l’ADELC repose sur une
analyse économique et professionnelle des dossiers qui lui sont présentés, mais
qu’elle se nourrit d'abord, et pour une très grande part, de la capacité des
librairies à présenter des dossiers qui dépassent les seuls critères
traditionnels de demande d’aide pour décrire, écrire leur métier, leur
quotidien, leurs rencontres avec les publics comme avec les livres, leur
devenir.
L’ADELC
n’est pas une "banque", elle est un outil au service de libraires
grâce auxquels la diversité du livre existe
pour la diversité des lecteurs. Depuis 2007, la région Île-de-France appuie l’ADELC. Depuis 2008, l’ADELC a été
dotée par le ministère de la Culture de fonds importants pour aider à la
transmission des entreprises